Catégories
Blog Politique

Les femmes cheffes d’Etats ont-elles vraiment mieux géré la crise COVID-19 ?

Aux alentours d’avril-mai 2020, la presse titrait : les pays gérés par des femmes traversent mieux la crise COVID-19. Mon cœur de féministe s’est d’abord réjoui de cette démonstration par l’exemple (s’il en fallait !) que, oui, les femmes peuvent gérer des Etats et des situations de crise gravissimes et, cherry on the cake, même mieux que les hommes. Mon cerveau de scientifique a ensuite pris le relais et a calmé mes ardeurs : l’histoire est séduisante mais peut-on vraiment expliquer un phénomène (bonne gestion de la crise) par un seul facteur (femme cheffe d’Etat) ? Cela semble un peu réducteur…

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est les-leadeuses-dans-forbes.jpg
Image parue dans l’article Forbes d’avril 2020

Tout est parti d’un article paru dans Forbes en avril 2020 : Avivah Wittenberg-Cox y met en avant que les pays dirigés par des femmes (l’Islande, Taïwan, la Nouvelle-Zélande, l’Allemagne, la Finlande, la Norvège et le Danemark) auraient jusque là mieux gérer la crise. L’autrice balaie rapidement les autres facteurs qui pourraient expliquer leurs résultats moins dramatiques qu’ailleurs (pays de petites tailles, îles) en arguant que l’Allemagne n’est ni l’un ni l’autre et que la Grande-Bretagne est quant à elle une île (dirigée par un homme, Boris Johnson) et qu’elle n’affiche pas de bons résultats. Tout s’expliquerait donc par la présence de femmes à la tête de ces pays.

Quelles seraient les recettes de cette bonne gestion ?

Avivah Wittenberg-Cox en dénombre quatre :

  • regarder la vérité en face
  • savoir prendre des décisions tôt,
  • l’usage de la technologie
  • l’amour (empathie et soin aux autres)

Bien sûr, ces qualités peuvent être utiles en gestion de crise mais on ne peut pas nier qu’il existe bien d’autres facteurs pour surmonter une crise, parmi ceux-ci la stabilité politique, la confiance de la population dans ses politiques (rappelons que la France sortait juste du mouvement des Gilets Jaunes, mouvement qui ne témoigne pas d’une grande adhésion et confiance envers la classe politique…), la culture (transparence, sens pratique, esprit de collaboration, etc.), les moyens économiques de l’Etat, le système de santé en place, le système plus ou moins centralisé de l’Etat (prise de décisions au niveau national ou local, gestion de la santé étatique ou sur les territoires, autonomie des territoires, etc.). Et cette liste n’a rien d’exhaustive !

Les recettes de la bonne gestion présentées par Avivah Wittenberg-Cox semblent donc occulter beaucoup d’autres aspects de la situation.

Les femmes plus ceci, moins cela ou le risque de l’essentialisme

La démonstration faite dans Forbes renvoient les femmes à ce qu’elles seraient par essence, à savoir plus empathiques, plus dans le lien, plus dans l’écoute. Alors que, vous l’aurez sûrement remarqué autour de vous, on peut disposer d’attributs biologiques féminins sans avoir ces caractéristiques de personnalité. Dans le même temps, on peut être un homme et être attentif aux autres. Il existe bien des différences de personnalité, en moyenne, entre hommes et femmes mais dire que ces sept femmes là correspondent au stéréotype féminin est un raccourci. D’autant plus que les qualités qui les ont conduites au pouvoir peuvent être des qualités correspondant plus au stéréotype masculin. Donc, le portrait proposé par Avivah Wittenberg-Cox dans Forbes des femmes leadeuses est un peu bancal et un peu dangereux sur le chemin de l’égalité des chances entre femmes et hommes.

Une vision patriarcale du leadership

Enfin, en écartant les autres facteurs pouvant influencer la bonne gestion de ces pays, elle fait reposer toute la responsabilité de la réussite ou de l’échec sur une personne : le/la chef.fe. Cette vision du pouvoir est très patriarcale. Le chef ou la cheffe n’est jamais seul·e. Il évolue entouré d’autres personnes et dans un contexte donné. Ainsi, pour regrouper ces pays, nous pourrions aussi dire qu’ils se ressemblent sur leur rapport au pouvoir et, plus particulièrement sur la distance que les citoyens perçoivent entre eux et les dirigeants du pays. Ainsi, tous ces pays (sauf Taiwan mais qui est une île et de petite taille, ce qui peut justifier la contenance de l’épidémie) ont une faible distance hiérarchique sur l’échelle culturel de Hofstede.

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est distance-hierarchique-pays-2.png
Indice de distance hiérarchique par pays selon le modèle culturel de Hofstede. Source : https://www.hofstede-insights.com/product/compare-countries/

Cette faible « distance hiérarchique » implique une moindre dépendance des citoyens à l’égard du pouvoir, des relations plus égalitaires dans la société et donc certainement une plus grande responsabilité des individus.

On voit donc bien que la démonstration de Avivah Wittenberg-Cox pose problème : elle ne prend pas en compte tous les facteurs possibles, elle essentialise ces femmes et elle repose sur une vision patriarcale du pouvoir.

Toutefois, pour mettre une note positive, un lien est fait entre l’usage de la technologies et les femmes. Ici, nous sommes plutôt à contre-courant du stéréotype associant technique/technologie et masculinité !

Où en sont ces sept pays aujourd’hui ?

Au-delà de ces autres facteurs, il est intéressant de ré-analyser les chiffres d’avril 2020 aujourd’hui (au 20 janvier 2021), avec plus de recul. Où en sont ces sept pays dans la gestion de la crise ?

Le graphique ci-dessous reprend les cas cumulés par million d’habitants, ce qui permet d’avoir une mesure comparable entre pays de tailles différentes (en nombre d’habitants). J’ai volontairement inséré la Suède qui a les mêmes caractéristiques culturelles que la Finlande, la Norvège l’Islande ou le Danemark. J’ai aussi ajouté le Japon car c’est une île (comme Taiwan et la Nouvelle Zélande) et la Corée du Sud, de culture proche de Taiwan.

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est coronavirus-data-explorer-3-1.png
Cas confirmés cumulés de personnes atteintes du COVID-19 par million d’habitants

On constate alors que les sept pays dirigés par des femmes (l’Islande, Taïwan, la Nouvelle-Zélande, l’Allemagne, la Finlande, la Norvège et le Danemark) s’en sortent toujours aussi bien en comparaison avec d’autres pays (USA, Belgique, Espagne, France). Mais on observe aussi que le Japon ou la Corée du Sud obtiennent des résultats similaires. En revanche, la Suède, seul pays d’Europe du Nord dirigé par un homme sur les cinq que nous présentons, affiche des résultats nettement moins bons. Ce qui va dans le sens d’un pouvoir féminin différent et plus efficace sur cette zone du monde 🙂

En conclusion, je me réjouis absolument quand on peut mettre en avant les succès de femmes. Pour autant, je pense qu’il faut le faire avec une grande prudence pour éviter un effet boomerang qui reviendrait, au final, à décrédibiliser l’action en faveur de l’égalité entre femmes et hommes.

Si l’on souhaite mettre en avant une plus grande efficacité du pouvoir féminin, j’opterais pour une analyse centrée sur le Nord de l’Europe : pays de cultures proches, géographies proches et le seul pays dirigé par un homme obtient des résultats moins bons. Toutefois, je resterais prudente car une analyse basée sur 5 pays reste mince. Il serait intéressant d’aller plus loin et de comparer l’efficacité de ces pays sur d’autres situations.

Au final, on peut dire que les femmes cheffes d’Etat gèrent bien la crise sanitaire mais sans affirmer que cela ne tient qu’au fait qu’elles sont des femmes !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *